Un mail surprenant

 

J’ai créé PayinTech en 2013, startup basée à Paris et qui propose aujourd’hui dans une dizaine de pays des systèmes de paiement par bracelets RFID pour les événements (festivals, sport) et les hébergements touristiques (campings, hôtels, bateaux de croisières). Les bénéfices principaux : l’augmentation du chiffre d’affaires pour les exploitants de buvettes et l’amélioration de l’expérience utilisateur en milieu festif ou touristique. Pour caricaturer : le bracelet qui vous sert à payer vos bières au festival ou vos pastis au camping.

En mars 2017, un mail intrigant arrive sur la boîte mail de l’entreprise :

“Bonjour,

Nous devons mettre en place en Afrique un système de paiement par carte NFC pour de la distribution d’eau potable. En confirmation du message laissé ce jour dans vos bureaux, je vous remercie de me contacter pour voir quels services PayinTech peut nous amener dans ce projet.

Cordialement”

 Le mail vient d’un ancien top dirigeant de grand opérateur télécom français, reconverti dans l’accompagnement de PME industrielles françaises. 

Il aura eu le nez creux pour se dire que PayinTech, dont 100% du marketing est coloré sport et tourisme, pourra lui servir de moyen de paiement dans des villages sahéliens pour l’eau potable !

Nous creusons donc ce sujet passionnant et rencontrons l’entrepreneur qui veut mettre du paiement NFC au Sahel. Il s’agit de Thierry Barbotte, PDG de Vergnet Hydro, une société basée à Orléans dans le Loiret. Vergnet Hydro fabrique des Pompes à Motricité Humaine (PMH), c’est à dire des pompes à eau qui s’actionnent avec le pied ou la main pour tirer de l’eau potable située en profondeur. Vergnet Hydro est le leader mondial du domaine.

 

40 ans d’expérience, en Afrique majoritairement, et plus de 100 000 pompes déployées sur la planète, globalement à travers des programmes de développements financés par des bailleurs internationaux.

Thierry Barbotte est un grand expert de l’Afrique et de l’hydraulique. Ancien manager de Vergnet Hydro, il profite d’une volonté de sortie de l’actionnaire principal pour racheter l’entreprise avec un fond d’investissement et la lancer sur une nouvelle tendance. Son constat : ses pompes orléanaises ne seront bientôt plus compétitives face à la concurrence indienne. Il faut absolument repenser le modèle de la société pour s’adapter aux défis du XXIème siècle. La solution ? Le service. Il crée alors la filiale Uduma (qui veut dire Service en Swahili).

Qu’est-ce que le service de l’eau ? 

 Aujourd’hui Véolia et les autres fournisseurs de commodités, prennent en exploitation l’eau courante dans nos municipalités en France, sous le format de Délégation de Service Public. Un marché existe pour les grandes zones urbaines africaines, densément peuplées. Mais jusqu’à aujourd’hui, personne n’a osé prendre le risque d’exploiter l’eau potable dans les zones rurales africaines.

 

Le drame actuel de l’accès à l’eau en Afrique, c’est qu’il a été clamé un jour par la communauté des ONGs internationales que l’accès à l’eau est un droit fondamental et doit être gratuit. C’est malheureusement une méconnaissance des réalités économiques et un manque de pragmatisme majeur qui a créé vingt ans de bazar dans le secteur. Car l’accès à l’eau a bien un coût, comme tout.

 

Pour éclairer les profanes de l’hydraulique (comme je l’étais il y a encore trois ans), une PMH est la face visible de l’iceberg. Elle vient se placer au dessus d’un forage. C’est en fait le forage qui coûte très cher et qui est un investissement majeur. Il faut à la fois faire le travail d’étude, puis le percer. Le fait de le couvrir d’une PMH relève ensuite de la commodité pour permettre l’accès à l’eau aux villageois.

Selon ce paradigme de l’eau gratuite, on a alors dépensé des milliards d’euros d’argent public (aide internationale au développement) pour creuser des forages partout en zone rurale en Afrique.

Puis on a mis une PMH en haut de chaque forage. Enfin les villageois ont pu tirer de l’eau potable gratuitement. Puis un jour, la PMH tombe en panne. Pour un boulon qui saute, les réparations sont de quelques centaines d’euros, mais c’est une somme considérable à sortir d’une traite pour des populations vivant sous le seuil de pauvreté. Les bailleurs internationaux et les ONG qui ont participé à la mise en place du forage et de la pompe sont déjà rentrés chez eux. Il n’y a même pas de quoi payer les 300 euros pour la réparation. Alors la PMH est laissée en déshérence, les villageois n’ont plus d’accès à l’eau et doivent aller au village suivant pour en trouver. C’est tout l’investissement qui part en fumée.

Uduma, pour résoudre l’échec des politiques de l’eau

 

En Afrique subsaharienne aujourd’hui, une pompe sur deux est hors service soit 500 000 PMH. La quasi-intégralité du temps, le forage – qui coûte cher – est intact. Le constat est affligeant : 400 millions de ruraux en Afrique subsaharienne n’ont pas d’accès à l’eau potable.

 

C’est sur ce constat que Vergnet Hydro a fait un pari fou : Thierry Barbotte crée Uduma, filiale d’exploitation de zone rurale qui va prendre des Délégations de Service Public auprès des communes locales. Le système actuel de l’eau gratuite ne fonctionne pas, et le secteur privé doit permettre d’instaurer un nouveau modèle efficient y compris dans les zones rurales.

 

Le schéma est simple. Uduma et ses investisseurs privés prennent en charge 100% de l’exploitation. Cela inclut la mise aux normes du réseau de PMH, la garantie de la qualité de l’eau (on rappelle que l’eau est la principale cause de maladies dans ces régions), la réparation gratuite de la pompe sous 24 heures (y compris en zone reculée), et la formation des populations à l’hygiène autour de l’usage de l’eau (il est fréquent de voir des villageois utiliser le même jerrican pour mettre leur carburant et leur eau potable).

 

En échange, chaque villageois paie l’eau à la pompe, au même titre que chacun d’entre nous paye son eau au robinet. 

L’abcès est crevé : l’eau est un bien marchand du fait que son exploitation coûte cher. Le prix est naturellement fixé par l’État et doit être le plus bas possible. Selon Uduma, l’eau doit représenter 2% du budget d’une famille pour être juste.

2% du budget d’une famille vivant sous le seuil de pauvreté, pour des régions peu densément peuplées, cela nécessite de faire de la magie en termes de collecte de l’argent, afin d’équilibrer l’équation économique du système global.

 

Grâce à PayinTech, le rêve devient réalité

 

C’est là qu’intervient PayinTech, en permettant l’inclusion financière de ces populations et la collecte de micro-transactions de manière sécurisée et à coût très bas, le modèle peut tourner. Uduma peut donc sereinement offrir un service d’accès à l’eau de qualité à ces populations rurales africaines, avec un modèle 100% basé sur le secteur privé. Chaque villageois a une carte RFID qui, comme un porte-monnaie électronique, lui permet de se rendre à la pompe à eau et de se faire débiter ses crédits préalablement achetés en échange des volumes d’eau dont il a besoin.

 

La source de revenu d’Uduma vient uniquement du paiement à la consommation des familles et toute la chaîne de valeur est payée. Les fontainières de PMH (ce sont les femmes qui traditionnellement sont sont responsables de l’eau en Afrique) sont rémunérées pour leur travail. Le kiosquier distribue dans le village le crédit Uduma pour l’eau au même titre qu’il distribue le crédit Orange pour téléphoner, il prend une marge comme tout bon commerçant. Le mécanicien qui rayonne sur plusieurs villages assure la maintenance du réseau est un salarié de la filiale locale. Les pièces détachées nécessaires à la maintenance sont incluses dans le modèle. Bien évidemment tous les fournisseurs du système : le compteur volumétrique connecté, le fournisseurs de cartes RFID, et bien sûr PayinTech, sont payés. Et enfin les financeurs – globalement des créanciers et investisseurs à impact – se rémunèrent logiquement pour le risque encouru.

 

Des externalités positives

 

Faire payer l’eau potable à des villageois ruraux en Afrique était un sujet tabou. Et ça marche. Aujourd’hui, 1 600 PMH (soit 600 000 villageois) au Mali et au Burkina Faso sont équipés d’un tel système, avec les niveaux de service promis. Les externalités positives sont nombreuses.

 

Tout d’abord Uduma garantit l’accès à une eau durable : les PMH permettent d’aller chercher de l’eau dont l’abondance n’est pas soumise au changement climatique. De nombreuses migrations intra-africaines sont dues directement à l’eau, et à l’assèchement. En 2019, l’une des raisons majeures pour lesquelles on se faisait la guerre dans le monde est l’eau. L’accès à l’eau durable est primordial pour fixer les populations en Afrique.

Ensuite un “emploi” par pompe est créé dans les villages, en particulier pour des femmes. Si la question de l’utilisation du mot “emploi” est à nuancer (il s’agit plutôt d’un complément de revenus), cela permet à la femme d’être au centre d’un système marchand, technologique qui plus est. La responsabilisation des populations est au centre du modèle.

Ensuite, Uduma travaille en étroite collaboration avec des ONGs locales et les associations d’usagers pour éduquer correctement les populations à l’usage eau et ainsi prévenir les maladies d’origine hydrique. Enlever ses chaussures en arrivant à la pompe.

Garder une distance avec les pompes pour faire ses besoins. Garder les animaux à distance. Ne pas transporter de l’eau potable dans un contenant insalubre.

 

Enfin la génération de data de consommation d’eau permet pour la première fois d’avoir une connaissance précise et vraie de l’usage de l’eau en Afrique rurale, et de permettre une transparence dans un secteur qui reste opaque.

 

PayinTech, acteur du développement

 

En 2018, je suis allé à Bamako, puis dans le Sud du Mali à Bougouni où le premier projet a été signé. Cela reste l’une de mes expériences les plus marquantes de ma vie d’entrepreneur. Bien loin du cliché du jeune étudiant parti faire de l’humanitaire avec l’association de son école de commerce et de mon quotidien de startuper parisien, je m’y suis rendu pour faire du business avec des opérateurs économiques et politiques locaux très conscients des enjeux auxquels ils vont faire face autour de l’eau.

 

PayinTech continue son développement aux quatre coins du monde, pour l’équipement de festivals, de stades de foot ou de resorts haut de gamme. Mais le projet Uduma n’est pas en reste et demeure pour nous à la fois un client majeur et une réelle fierté. A l’heure où les jeunes générations – et je m’y inclus – sont en quête de sens dans l’entreprise, tous nos collaborateurs sont fiers de cette réussite.

 

Aujourd’hui le projet Uduma va continuer à grossir sur d’autres pays de l’UEMOA. L’enjeu pourrait également être de permettre via notre système de paiement un accès à l’énergie en plus de l’eau. Avec Uduma, nous avons contacté un certain nombre d’acteurs du monde du développement (agences de l’ONU, ONG, ministères français des Affaires Étrangères et de la Défense, Agence Française du Développement etc…) afin de leur présenter ce cas pratique.

Cette expérience au départ atypique pour PayinTech nous a convaincu que les nouvelles technologies peuvent en quelques mois laisser émerger de nouveaux modèles d’usage du XXIème siècle, y compris dans les pays qu’on pensait avoir décroché de la révolution numérique.

 

Pour en savoir plus

 

www.uduma.net

www.payintech.com

 

PayinTech rejoint le groupe Merim pour former un écosystème complet de la commande au paiement. Le communiqué

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